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Raed Andoni, cinéaste palestinien

Publié le vendredi 3 mars 2017, Thèmes : - Cinéastes

Raed Andoni est invité dans le cadre du festival "Palestine en vue" 2017 pour la présentation de son film GHOST HUNTING en avant première lors de la séance d’ouverture.


Raed Andoni est né en 1967 en Cisjordanie. Il est l’avant dernier enfant d’une fratrie de six frères et sœurs.

Le réalisateur — aussi scénariste et producteur — a passé son enfance en Palestine. Il s’est politisé très jeune au contact des événements qui agitaient le pays dans le climat tendu des années 1970-1980.
A la fin de ses années de lycée, il manifeste contre l’occupation israélienne. A peine sortit de l’école, au moment de la seconde Intifada, il est emprisonné, comme plusieurs de ses frères.

Il fait partit des « prisonniers administratifs » : ceux dont l’État d’Israël juge les convictions politiques menaçantes pour sa sécurité. Il est incarcéré durant une année, puis il est interdit de quitter le territoire pendant sept ans. Il s’intéresse alors à la photo et au théâtre. C’est l’image qui le passionne, et il souhaite la travailler, mais aucune structure ne permet une telle étude en Palestine. Il enchaîne alors les boulots pour survire, et il parvient finalement à monter sa propre boite de production à Ramallah : Dar Films.

Inévitablement, au cours de ces années à œuvrer pour le cinéma underground palestinien, il rencontre un autre activiste de la scène locale à Ramallah : Rashid Masharawi, qui promeut les films palestiniens depuis de nombreuses années au moyen de son célèbre cinéma ambulant.
D’ailleurs, parmi d’autres films, Raed Andoni a produit le documentaire de Rashid Masharawi : Live from palestine, en 2002.

En 2005, Raed Andoni réalise son premier documentaire, notamment grâce au soutient d’Arte [1]. Le documentaire porte sur le trio Joubran, aujourd’hui mondialement connu. Le documentaire est réalisé avec peu de moyens, et il traite, somme toute, d’un sujet fort simple : celui de la vie d’une famille palestinienne portée par la musique de trois frères. Le documentaire touche par le réalisme du quotidien dont il rend compte, par l’authenticité qu’il dégage, qui semble aussi être la manifestation du traitement particulièrement sensible et bienveillant de Raed Andoni. Le documentaire ne porte pas seulement sur l’aventure musicale de la famille Joubran, il s’attarde avant tout sur la vie des trois frères, et des gens qui les entourent.

Andoni accompagne avec légèreté la vie de cette famille de musiciens, où la question politique tient une place majeure, et charge alors le documentaire de la couleur et du poids du réel, qui contraste avec cette légèreté de façade. La musique, et particulièrement les improvisations du trio, témoignent de cette ambiguïté, et montrent que l’effort de création peut nous élever au-delà de cette contradiction du quotidien.

Raed Andoni défend cette même ambition pour le cinéma et la culture en général, aussi bien dans les films qu’il réalise, que dans ceux qu’il produit. Il en parle à l’occasion d’une interview accordée au Festival du film palestinien de Paris : « Ce que la politique n’a pu atteindre, les militants culturels, les artistes, l’ont atteint. On peut parler d’un « Etat palestinien » au niveau du cinéma, et il n’est pas limité à un morceau de terre.  [2]

Les trois frères ont vécu des réalités irréductibles les unes aux autres, et ils ont chacun leur propre vision de la Palestine et de son avenir. C’est aussi ce que Raed Andoni vise dans ce film. Il n’y a pas une réalité palestinienne unique, où au moins, si on concède qu’il n’y a jamais une seule réalité, il faut reconnaître qu’en Palestine plus qu’ailleurs, il est difficile d’établir un consensus partagé faisant office de réalité objective dans laquelle se projeter, tant la division règne entre les territoires qui composent un pays qui n’est pas encore reconnu de tous.

Collecter les récits d’expériences diverses et les associer afin qu’ils servent de ressources pour la construction d’une réalité commune est un enjeu du travail des réalisateurs palestiniens pour Raed Andoni. Et il semble que ce travail ne puisse se faire que de façon collective, parce qu’il est évident que la vision du réalisateur, son expérience propre, se surajoute aux récits d’expériences délivrées dans le documentaire ; Ainsi il faut multiplier les réalisateurs pour croiser les visions, et donner à l’effort d’objectivation d’une réalité palestinienne un caractère démocratique, au sens où l’idéal démocratique intègre l’idée du collectivisme.

Dans ses œuvres, Raed Andoni cherche aussi à montrer les palestiniens dans leur vie de tous les jours, afin de dépasser la représentation large et indifférenciée de la Palestine qui s’est construite à travers le débat politique dont elle fait l’objet en Europe.

En 2009, Raed Andoni réalise son second film, Fix me, et s’émancipe des catégories usuelles en proposant un film qui alterne les aspects documentaire et fictionnel, dans lequel le réalisateur se met lui-même en scène au cours de l’analyse qu’il suit. Le film reçoit un bon accueil à l’étranger, notamment en France, mais il ne trouve aucun distributeur en Palestine. C’est pourquoi Andoni et son équipe se sont débrouillés pour organiser eux-meme quelques projection à Gaza, Ramallah et Naplouse.

Cependant, ces difficultés — liées aux défauts structurels du cinéma palestinien— peuvent aussi devenir des moteurs de la création, Raed Andoni disait quelques mots à ce propos dans une entrevue accordée au journal Le Monde : « Il y a un bon côté à ne pas avoir d’Etat : il n’y a pas de règles ! On n’a pas d’infrastructure, pas de fonds pour le cinéma... Pour Fix Me, le soutien d’Arte dès le début a été décisif. Quand un groupe de gens vit dans une situation tendue, un système alternatif se développe spontanément [...] La politique n’a pas donné d’espace aux Palestiniens pour vivre ensemble, mais peut-être avons-nous créé cet espace avec le cinéma. »
 [3]

En 2017, Raed Andoni revient sur le devant de la scène avec son nouveau long-métrage Ghost Hunting. Le film a remporté cette année le prix du meilleur documentaire à la Berlinale. Il sera présenté à Lyon en avant-première dans le cadre du festival de cinéma "Palestine en vue".

Pour ce nouveau documentaire, le réalisateur a rassemblé un groupe d’anciens prisonniers dans l’objectif de reconstruire la « Moscobiya », la celèbre prison des services secrets israélien. Les prisonniers, tout comme le réalisateur, ont expérimenté ce centre pénitentiaire. Cependant, aucun d’entre eux ne sait exactement à quoi il ressemble car tous avaient la vue entravée lors de leurs déplacements, ils en gardent donc seulement des souvenirs fragmentés.

Dans Fix Me, Raed Andoni confrontait déjà les mémoires divergentes d’un même lieu, ou d’une même époque, en filmant son ancien camarade de prison Bassem : « Nous avons partagé pendant un an la même cellule de 8 m2, mais c’est comme si nous avions vécu deux réalités différentes. La mémoire est décidément très sélective : Bassem se souvient d’événements de la vie derrière les barreaux que j’ai totalement oubliés, et vice-versa [...] Dans le film, nous avons un débat sur la difficulté de concilier les aspirations individuelles avec l’idéal collectif. Fix me pose des questions, mais n’assène pas de réponses : je ne dis pas qu’un tel a raison et que tel autre a tort. Bassem affirme qu’aucun rêve individuel ne pourra se réaliser s’il n’existe pas de lieu pour l’exercer – il utilise cet argument pour donner la priorité à la création d’un Etat palestinien vraiment indépendant sur tout autre objectif. Je suis totalement d’accord avec lui, mais je suis aussi totalement d’accord avec moi quand je lui réponds que tous les rêves personnels contribuent au projet collectif » [4]

Dans Ghost Hunting Raed Andoni cherche de nouveau à se confronter avec les fantomes du passé afin d’envisager un avenir meilleur. Pour cela, il va essayer de faire reconstruire son lieu d’incarcération sur un terrain vague à Ramallah, par d’anciens prisonniers du centre. En plus des travaux de reconstruction, les ouvriers palestiniens choisissent un officier dont ils se souviennent et rejouent le rôle de leur tortionnaire.

filmographie :

Ghost hunting, 2017
Fix me, 2009
Improvisation : samir et ses frères
, 2005


Rédacteur : Lucas.

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