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Maryse GARGOUR, Réalisatrice palestinienne

Publié le dimanche 18 mars 2018, Thèmes : - Cinéastes

Née à Jaffa, Maryse Gargour a grandi au Liban. Diplômée de l’Institut Français de Presse, elle entreprend un doctorat de 3e cycle en Sciences de l’Information à l’Université Paris II. Journaliste et productrice à l’Office de Radio Diffusion Télévision Française à Beyrouth, elle rejoint l’UNESCO (Conseil International du Cinéma et de la Télévision) tout en poursuivant une carrière de journaliste indépendante à Paris pour des chaînes de télévision internationales.

C’est d’abord pour la télévision qu’elle produit un nombre important de petits documentaires, sur des sujets variés, parfois imposés. Dans les années 1990, elle réalise ses premiers documentaires pour le cinéma, Jaffa La Mienne, Loin de Falastine etc. ces films sont orientés autour de la thématique de la mémoire palestinienne d’avant la « Nakba », un travail de recherche qu’elle n’a jamais cessé d’approfondir dans ses films postérieurs. En 2014, elle se rend au Boston Palestine Film Festival, elle raconte alors : « L’histoire de la Palestine était vraiment importante pour moi. C’est quelque chose qui revient encore et encore dans ma vie, et il y a tellement de choses à en dire. Je ne peux pas me contenter de dénoncer la situation en Palestine ; Je dois plonger plus profondément dans les sujets. Creuser l’histoire, c’est ma façon de travailler, parce que ce qu’il se passe aujourd’hui en Palestine est une conséquence historique. Je travaille comme ça — doucement, mais en profondeur. Je ne suis pas intéressée par ce qu’il se passe aujourd’hui comme je le suis pour l’histoire. » [1]

A travers ses documentaires, Maryse Gargour revient aux sources de son enfance, et elle ne cesse, en même temps, d’interroger l’histoire de la Palestine. Il s’agit d’identifier les causes historiques de la « Nakba », ce point de rupture à partir duquel tout a changé en Palestine, en remontant jusqu’au XIXe siècle, aux origines du sionisme, et à celles de l’idée de « transfert ». Elle élabore ses films en journaliste et en historienne, recueillant les témoignages de ceux qui ont connu la Palestine d’avant 1948, multipliant aussi les archives, écrites ou sonores, retrouvées au cours de ses recherches. Ses films deviennent alors de précieux outils pour déconstruire l’histoire mythique du mouvement sioniste, et relire l’histoire de la Palestine et de ses habitants avec un regard neuf. En tant que documentariste, l’originalité de Maryse Gargour tient dans le fait qu’elle donne la parole à des personnes exilées aux E.U ou en Europe, après 1948. C’est-à-dire, à des gens qui ont quitté le moyen-orient, parce qu’on a volé leurs terres, et déniés leurs droits en Palestine. Ce départ loin de ce qu’on appellera ensuite, médiatiquement, le « conflit israélo-palestinien », a eu pour conséquence de faire oublier leur parole et leur existence aux journalistes et aux historiens, à cause de cela, leurs mémoires ont été relativement peu transmise. Pourtant, ces personnes ont vécu en Palestine, et ils conservent une mémoire forte de cette vie d’avant 1948, radicalement transformée par l’arrivée des sionistes. Maryse Gargour leur donne la possibilité de s’exprimer, et en cela elle fournit un véritable travail d’historienne, qui offre avec ses films, une documentation importante pour reconstituer l’histoire de la Palestine.

En 1997, Maryse Gargour réalise un documentaire d’une heure sur Jaffa, en collaboration avec le réalisateur grec Robert Manthoulis : Jaffa La Mienne.
Ce film suit les traces des familles historiques de la ville de Jaffa, qui possédaient jadis des terres et des orangeraies, qui ont donné des notables, des scientifiques, des hommes d’affaires et qui connaissent désormais l’exil. 50 ans après l’exode, certains Jaffiotes reviennent timidement à la ville où ils sont nés pour revoir le jardin de leur maison aujourd’hui confisquée, avant de regagner leur nouvelle patrie, la diaspora. La « mémoire de Jaffa » ce sont les « années d’avant 48 », celle d’une vie paisible et prospère parmi les orangeraies. Mais Jaffa fut aussi une ville martyre, détruite par les Britanniques en 1936, dynamitée par l’Irgoun en 1948 et abandonnée par ses habitants qui se sont précipités à la mer pour fuir les massacres. Avant la création de l’État d’Israël, Tel Aviv était un faubourg de Jaffa. Aujourd’hui, Jaffa est une banlieue de Tel Aviv. Les Arabes qui y sont restés s’efforcent de préserver leur identité culturelle et de donner à leur vie une nouvelle normalité. [2]

En 2001, Maryse Gargour réalise un court-métrage documentaire, Le Pays de Blanche, qui obtient le Prix IMA du meilleur court-métrage documentaire en 2002. Dans ce film intime et poétique, la réalisatrice suit Blanche pendant près de dix années, pour évoquer la mémoire de Jaffa, où la dame, âgée de 90 ans à la sortie du film, est née. Blanche n’a jamais revu son pays depuis son départ en 1948. Elle a connu une série d’exils, de Jaffa à Beyrouth d’abord, puis en Europe, aux États-Unis. Raconter sa vie, c’est refuser l’oubli qui occulte l’histoire des exilés et la vie en Palestine avant 1948. Comme les cinq millions de Palestiniens dispersés à travers le monde, elle refuse le sort réservé à son peuple et à sa terre, le documentaire de Maryse Gargour devient aussi pour elle l’occasion de rappeler cela.

En 2007, la réalisatrice sort le documentaire qui lui offre la reconnaissance internationale du public : La Terre Parle Arabe. Le film reçoit de nombreux prix, aussi bien en Europe que dans les pays arabes. Le documentaire combine de manière remarquable recherche historique, récits, citations, témoignages et documents d’époque.

On a souligné qu’une des forces du documentaire, est de parvenir à rendre présent pour les spectateurs, la vie d’une communauté, aujourd’hui disparue, et dont on minimise l’existence dans certaines lectures historiques : « La réalisatrice nous amène à remonter le temps avec des scènes surprenantes de l’ancienne et trépidante ville de Jérusalem, avec des images de pêcheurs naviguant aussi bien sur la mer que sur des lacs ou des rivières, de paysans occupés à travailler de riches terres agricoles, de bergers surveillant leurs troupeaux, de femmes vêtues de robes brodées balançant des jarres d’eau sur leur tête, d’hommes coiffés de turbans pressant des olives pour en faire de l’huile ou cuisant le pain arabe typique dans des fours en terre, d’une volée de cloches d’église, de croyants agenouillés pour la prière, de familles posant pour des photos de mariage ou de vacances. Ces scènes d’une vie idyllique en Terre sainte nous poursuivent alors que nous sommes renvoyés vers des temps plus tourmentés. » [3]

Cependant, l’ambition du documentaire ne s’arrête pas à vouloir rendre compte de l’existence d’une société développée en Palestine avant 1948, il s’agit aussi d’identifier les causes historiques qui ont conduit à la construction d’Israël, ainsi qu’à la « Nakba » : « La lecture d’extraits de lettres échangées dans des langues européennes entre des Européens sionistes et des Européens impérialistes est suivie par des scènes reflétant les conséquences de leurs concepts d’ingénierie sociale. La progression du projet de colonisation est relatée sur la base d’articles tirés des journaux de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Si, comme on peut le constater dans certains documents présentés dans le film, les colons sionistes parlaient de colonisation, leurs écrits et leurs discours traduisaient aussi l’idée de remplacer la population locale par la nouvelle population venue d’Europe. S’expriment notamment à ce sujet Ahad Haam, Israel Zanguill, Yosef Weitz, Chaim Weitzman, Theodor Herzl et Ben Gurion. »

Dès le début, le documentaire met en scène une tension problématique qui préside, en quelque sorte, à l’enchaînement historique qui finit par conduire à la colonisation : l’idée sioniste était de réaliser un Etat juif, afin de regrouper et de protéger les juifs de la diaspora qui le souhaiteraient. L’idée de la Palestine comme foyer d’accueil émerge progressivement, or à cette époque, et depuis des millénaires, « cette terre parle arabe », la Palestine est habitée par les Palestiniens. Comment les leaders sionistes vont-ils concilier leurs ambitions politiques avec la réalité palestinienne de la fin du XIXe siècle ? La solution est prévue bien avant la déclaration Balfour de 1917. Les sionistes élaborent des plans, puis les mettent en œuvre en organisant « le transfert » des Palestiniens hors de leur terre. Tous les moyens seront utilisés, surtout la force.
A ce propos, le film nous montre comment des organisations armées clandestines juives telles que la Haganah, l’Irgun, et le groupe Stern se sont spécialisées dans diverses formes de terrorisme allant de l’attentat à la bombe dans des marchés jusqu’aux assassinats (y compris de fonctionnaires britanniques). Dans ce film, Maryse Gargour s’efforce de faire découvrir le processus qui a mené aux colonisations et à l’appropriation des terres agricoles actuelles.

Le film aborde également le soulèvement de 1936, contre l’occupation britannique et la colonisation sioniste. Le mouvement sioniste propose d’y faire face en accélérant la colonisation, et en transférant la population arabe hors de l’État juif prévu. Il conçoit ce projet d’ingénierie comme on prépare le drainage d’un marécage ou la déforestation d’une parcelle pour s’y installer. Les Britanniques instituent le bombardement de village, les châtiments collectifs, les pendaisons publiques, les expulsions, etc., des pratiques qu’adoptera plus tard l’armée israélienne face aux soulèvements palestiniens.
Malgré la multiplication des acquisitions, l’Agence juive ne peut acquérir que 3,5% du territoire palestinien. C’est finalement la guerre qui lui permet d’obtenir ce qu’elle voulait véritablement. Ben Gurion déclare « nous appartenant ou ne nous appartenant pas sont des concepts qui ne valent qu’en temps de paix ; en temps de guerre, ils n’ont plus aucun sens sens ». 

« Le film de Maryse Gargour est construit essentiellement sur des citations des leaders sionistes, sur des archives audiovisuelles inédites, sur la presse de l’époque et sur des documents diplomatiques occidentaux croisés avec des témoignages de personnes ayant vécu directement cette période. Le fil conducteur historique est donné par l’historien Nur Masalha. « La Terre parle arabe » croise le regard de l’historien et du cinéaste pour soulever une vérité brûlante, celle du nettoyage et de la spoliation de la terre palestinienne par les sionistes. » [4]

En 2014, Maryse Gargour réalise A la rencontre d’un pays perdu, un documentaire qui retrace la vie des français qui vivaient en Palestine avant 1948.

Synopsis : « La Palestine existait bien avant la création de l’État israélien.
Jaffa, est l’un des ports les plus connus du Moyen-Orient et la ville, l’une des plus anciennes cités du monde. Patrice Boureau, un chirurgien français, y fut le directeur en chef de l’hôpital français Saint-Louis de 1930 à 1952. La réalisatrice Maryse Gargour a retrouvé les filles du Dr Boureau, tous nés à Jaffa et très attachés à cette ville, elle relie leurs souvenirs et témoignages à ceux d’autres familles. Le film se déplace entre trois villes, Jaffa, Bethléem et Jérusalem, invitant comme à une promenade dans la Palestine de l’époque.
Ce sont des Français, nés à Jaffa, Bethléem et Jérusalem. Leurs parents sont consuls, chirurgiens, commerçants vivant dans la Palestine des années 30, certains depuis quatre générations. Ces Français sont d’autant plus attachés à cette terre qu’ils ont pu y grandir en toute sérénité, habituée au va-et-vient des navires et des nationalités diverses. Leurs récits révèlent l’ardeur de la vie quotidienne en Palestine. Nous sommes au cœur des événements et des heures importantes de l’Histoire de la Palestine qui nous mènent jusqu’aux années 50.
Ce film est basé sur des correspondances personnelles, des archives diplomatiques, des journaux de l’époque et des archives audio-visuelles inédites. » [5]

En 2014, la réalisatrice présente son documentaire au Boston Palestine Film Festival, à cette occasion, elle rappelle ce qu’elle considère etre une force du film : « Une des choses qui font la force du film, c’est que ce sont des étrangers — des citoyens français — qui parlent pour la première fois de l’histoire et de la vie des Palestiniens, de comment c’était dans les années 1920-1930, et même au-delà […] On entend rarement de témoignages d’étrangers qui vivaient en Palestine avant la Nakba »
Elle ajoute par ailleurs : « Ce qui est aussi intéressant à propos de ce film, c’est qu’il est venu à moi. Je vais vous raconter une anecdote à propos des premiers interviews : après une projection de mon film précédent, La Terre Parle Arabe, une femme s’est approchée de moi et m’a dit, « C’est mon histoire, je me présente, je suis la fille du directeur de l’hôpital français de Jaffa, le Dr Bourreau ». C’était quelqu’un de très connu à l’époque. De nombreux habitants de Jaffa étaient nés de ses mains. Et les histoires de la fille du docteur Bourreau étaient liées avec les histoires d’autres personnes qui vivaient à Jérusalem, à Jaffa etc. Ces personnes étaient connectées. L’Ambassade française connaissait la famille, ils étaient amis. » [6]
Les liens entre les familles françaises présentes en Palestine à cette époque ont permis à Maryse Gargour de faire des comparaisons, de croiser les histoires. Par exemple, étudier la concordance des histoires des filles du docteur, avec les rapports qu’elle a exhumé des archives de l’ambassade de France. Ce travail de recherche, qui a conduit à la reconstitution de la vie et des liens qu’entretenaient ces français en Palestine, mais aussi à nous renseigner sur les conditions de leur départ, et sur leur vision de la progression du projet de colonisation sioniste, donne une légitimité historique forte à ce film.

Lors de l’édition 2018 du festival de cinéma« Palestine en vue », nous programmons les deux derniers documentaires de la réalisatrice, et nous l’invitons à participer au festival. Elle sera notamment présente à Lyon La Duchère, dans le cadre de la journée « 8h pour la palestine ».

Filmographie

1988 : Une Palestinienne face à la Palestine
1998 : Jaffa la mienne
1999 : Loin de Falastine
2001 : Le pays de Blanche
2007 : La Terre parle arabe
2013 : A la rencontre d’un pays perdu


Article rédigé par Lucas T.

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