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ANNEMARIE JACIR, Réalisatrice palestinienne

Publié le samedi 17 mars 2018, Thèmes : - Cinéastes

Née à Bethléem en 1974, Annemarie Jacir a grandi et étudié à l’étranger tout en maintenant un lien constant avec son lieu de naissance, un lien à la fois profond et douloureux qui traverse ses films. En 2015, C. Lehec et E. Sohier, deux chercheuses de l’université de Genève, l’une en géographie et l’autre en histoire, rencontre la réalisatrice qui leur confie : « Depuis ma naissance, je traverse les frontières pour entrer en Palestine et y visiter ma famille, mes amis, travailler et fonder mon propre foyer. Mes souvenirs d’enfance les plus pénibles et humiliants sont le passage du pont entre la Jordanie et la Palestine en famille, année après année. Cette expérience a façonné ma personnalité et mon travail d’artiste. » [1]

A la fin des années 1990, Annemarie Jacir commence à travailler dans le cinéma, en participant à différents projets indépendants en Palestine. En 2001, elle réalise son premier court-métrage : A Post Oslo History, suivi de The Satellite Shooters. En 2003, elle acquiert une première reconnaissance internationale, et marque du même coup l’histoire du festival de Cannes, en réalisant le premier court-métrage arabe sélectionné en compétition officielle : Like Twenty Impossibles. Le film reçoit de nombreuses distinctions à travers le monde, dont celles du meilleur film au Palm Springs International Festival of Short Films, au Chicago International Film Festival, et à la Biennale de l’IMA.

En 2008, elle réalise son premier long métrage, Le Sel de la Mer, puis un second en 2012 : When I Saw You. Son dernier film, Wajib l’invitation au mariage, a été récompensé au festival de Locarno, nous avons choisi de le présenter pour l’ouverture du festival de cinéma « Palestine en vue 2018 »

Lorsque l’on parle du cinéma d’Annemarie Jacir, le terme « douceur » revient souvent dans les discussions. Il est vrai que la violence physique de l’occupation n’est pas explicitement filmée par la réalisatrice, pour autant, sa caméra ne montre pas une société pacifiée, il semble en effet que le choix de filmer la simplicité du quotidien, plutôt que les sursauts violents de la guerre, soit aussi un moyen de faire ressortir, par contraste, la vivacité des tensions et des humiliations qui minent « la société palestinienne de l’intérieure », c’est-à-dire celle qui habite les territoires israéliens.
À ce propos, lorsqu’on interroge la réalisatrice au moment de la sortie de Wajib, elle raconte : « Je n’ai pas la prétention de faire une leçon aux spectateurs, en leur montrant de quoi se rend responsable l’armée israélienne et le drame de la colonisation des territoires palestiniens. Les gens peuvent voir des documentaires sur ces questions et visiter la Palestine pour se faire leur propre idée. Je préfère rester proche des personnages et amener les spectateurs à se mettre à leur place. Qui a raison dans le film ? Le père, qui est resté à Nazareth ? Le fils, qui a préféré partir en Italie et ne revient qu’en visite avant le mariage ? Je ne sais moi-même que répondre. Je comprends ces deux personnages car j’ai vécu l’une et l’autre de ces situations. Je suis née en Palestine, je suis partie, je suis revenue. C’est mon pays mais je ne peux plus y vivre comme quelqu’un qui ne l’a jamais quitté. » [2]

On trouve peut-être alors, dans l’histoire particulière de celle qui part trouver d’autres chances en occident, qui revient pour réaliser ses films dans son pays natal, qu’on exil de force en 2007, et qui se bat pour revenir continuer son travail en Palestine, la matrice existentielle de certaines problématiques traitées à l’écran. Les films d’Annemarie Jacir mettent en scène le difficile retour de celui qui est parti, tout en montrant la multiplicité des réponses possibles devant la variété des situations rencontrées. Wajib par exemple, décrit la relation conflictuelle entre un père et son fils, qui revient à Nazareth à l’occasion du mariage de sa sœur. Les tensions de la situation du retour procèdent en partie de la transformation du rapport avec ceux qui sont restés, une situation personnelle surdéterminée par une transformation du lien du fils à la culture locale.

Dans les films d’Annemarie Jacir, il est surtout question de destinés individuelles, différentes certes, mais qui affrontent tout de même des problèmes communs, parce que relatifs à la situation d’occupation qui exacerbe les tensions entre des individus de générations, de milieux sociaux ou de lieux de naissance différents, qui revendiquent chacun leur vision de la Palestine. Par moment, il semble qu’à travers les itinéraires croisés de ses personnages, la cinéaste filme l’éclatement d’une société.
Dans Palestine Stereo, Rashid Masharawi traitait lui aussi, à sa manière, du dilemme qui s’impose à de nombreux palestiniens — partir tenter sa chance ailleurs, ou rester faire front face aux difficultés de l’occupation — en mettant en scène l’histoire de l’impossible départ de deux frères palestiniens pour l’Australie. Cependant, ce n’est pas le départ qui occupe la place centrale des films d’Annemarie Jacir, ce dont elle parle, c’est surtout du retour, qui ne symbolise pas tant la fin, qu’une réconciliation possible. Dès lors, on peut faire l’hypothèse qu’une question importante de son cinéma est celle de l’avenir en commun. Or cette question est hautement problématique dans la situation actuelle du pays, et c’est cette incertitude de l’avenir qui complexifie le dilemme du départ, et peut conduire à réduire ses termes à l’injonction « fuir ou résister », pour des individus qui, finalement, cherchent simplement à vivre. Ce qui nous semble intéressant dans le choix narratif du moment du retour, c’est que l’action se déroule déjà dans un moment de reconstruction, certains choix ont été posés, et il ne s’agit plus de refaire l’histoire, beaucoup de palestiniens sont exilés, et certains choisissent de revenir quand ils le peuvent. Dans cette situation, le cinéma d’Annemarie Jacir a le mérite de soulever des questions relatives aux conditions de possibilités de ce retour, et sans donner de réponse définitive, de montrer qu’il y a un avenir en commun possible entre ceux qui partent et ceux qui restent.

Dans une interview accordée au Petit Bulletin à propos de Wajib, la réalisatrice disait : « Pendant tout le film, Shadi critique tout, se plaint tout le temps, se bat contre Nazareth. À la fin, je voulais que ce ne soit pas qu’une histoire de réconciliation entre le père et le fils, mais entre Shadi et la ville où il a grandi. La scène où il partage du pain avec un vendeur le montre beaucoup plus calme, comme s’il était dans une sorte de réconciliation avec la ville. » [3]

Dans Le Sel de la Mer, comme dans Wajib, Annemarie Jacir utilise le dispositif narratif du road movie. Ce procédé est intéressant parce qu’il permet à la réalisatrice de jouer sur le rythme du film de façon originale, ce qui peut plaire aux spectateurs, en outre, il permet à Annemarie Jacir de développer une réflexion à la fois sociologique et géographique sur son pays et sur la société palestinienne, plus particulièrement dans Wajib, sur la ville de Nazareth. Par ailleurs, bien que cette technique rende possible une analyse sociologique assez large, elle permet aussi de centrer le propos sur l’échange entre les quelques protagonistes qui font le voyage. Ainsi, les dialogues et les silences, les discussions existentielles où les personnages se livrent sur leur situation personnelle et sur le rapport qu’ils entretiennent à ce qu’ils découvrent, se trouvent au cœur des films de la réalisatrice.

Pour terminer, nous devons souligner le fait qu’Annemarie Jacir, en plus d’être réalisatrice, est aussi une activiste du cinéma en Palestine. Elle milite pour la sauvegarde des archives cinématographiques palestiniennes, notamment les films des cinéastes révolutionnaires des années 1960-70, mais aussi le patrimoine d’avant 1948, qui peuvent constituer une ressource décisive dans la construction continuée de l’identité en devenir du peuple palestinien. [4] . Afin de diffuser ce patrimoine, elle monte le Dreams of a Nation Palestinian cinema project, en 2003, qui, entre autres choses, reprend la pratique du cinéma ambulant de Rashid Masharawi. D’ailleurs, elle s’inscrit dans la continuité du travail du réalisateur de Gaza en participant activement à l’élaboration d’une industrie cinématographique palestinienne. Dans ses productions, elle n’hésite pas à engager des jeunes gens passionnés de cinéma pour leur permettre de se former au métier au contact de techniciens internationaux plus matures. [5]
Dans l’élaboration de ses propres films, Annemarie Jacir donne aussi une place importante aux documents historiques. La trame de When I Saw You se déroule dans la Palestine de 1967. Dans leur article, Lehec et Sohier parlent de l’élaboration de ce film comme d’un travail d’archéologue : « Pour retracer la vie des camps de réfugiés et celle des résistants, la réalisatrice a travaillé en historienne, voire en archéologue des années 1960, en exhumant des témoignages écrits et oraux, des images d’archives et les vestiges d’un camp de fedayin sur les lieux du tournage, dans la forêt de Dibeen : les débris d’armes, de nourriture, de médicaments — provenant d’Allemagne de l’Est, du Koweit ou de Russie —, mais aussi les restes de tunnels abritant un hôpital de fortune, découverts sous la surveillance des hélicoptères de l’armée jordanienne et celle des riverains hallucinés de voir ressurgir des scènes du passé. »

Filmographie :

2017 : Wajib, l’invitation au mariage
2012 : When I Saw You
2008 : Le Sel de la Mer
2006 : An Explanation – And Then Burn the Ashes
2005 : Quelques Miettes pour les Oiseaux
2003 : Like Twenty Impossibles
2001 : The Satellite Shooters
2001 : A Post Oslo History

Article rédigé pour erap par Lucas T.


[4Lors du festival « Palestine en vue 2018 », nous organisons une journée de rencontres entre photographes, poètes et réalisateurs palestiniens, notamment axée autour de cette thématique :http://erapinfo.free.fr/spip.php?ar...

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