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ECHOS DE PALESTINE

Publié le jeudi 24 septembre 2015, Thèmes : - Culture

La langue et la culture française comme espace de liberté

Pour chacun, la langue est un espace de création, une identité, une appartenance à une culture, mais bien plus encore pour les peuples en guerre ou en situation de conflit.
« S’il y a une fonction sociale de l’écriture ou de la littérature c’est bien de mettre des mots là où on ne les entend pas. »(Atiq Rahimi).

En 2010, sur l’initiative de Yanne Dimay, écrivain française, et du Secteur linguistique du Service de Coopération et d’Action Culturelle du Consulat Général de France à Jérusalem, des ateliers d’écriture ont vu le jour dans les départements de français des universités de Cisjordanie et de Gaza.
Ce programme d’ateliers d’écriture en langue française est un espace libre, une terre d’accueil qui permet aux étudiants palestiniens en langue française de découvrir, en dehors de toute pression, une liberté d’expression et de créativité.

Chaque années soixante-dix étudiants environ, garçons et filles, des départements de Français des universités suivent deux sessions d’ateliers d’écriture et participent à un concours de nouvelles en français. Cette approche de l’enseignement du français, le temps passé à l’écriture d’une nouvelle, l’attente de la sélection par un jury d’auteurs renommés et la perspective d’un séjour d’une semaine culturelle à Paris font certainement une motivation pour tous et une reconnaissance d’excellence pour les lauréats.
Les meilleurs sont sélectionnés en premier lieu par les directeurs de département de Français des Universités puis les trois meilleurs par un jury d’auteurs à Paris.
Depuis la création de ces ateliers d’ écriture déjà 18 lauréats ont été reçus à Paris et cinq recueils de nouvelles ont été publiés, le dernier "Echos de Palestine-Florilège" est parut récemment et désormais disponible sur les sites de vente.

Les lauréates 2013 sur France 2 dans l’émission "thé ou café"
https://www.youtube.com/watch?v=y-J...

Le poète palestinien Amir Hassan : "On ne peut pas vaincre un peuple cultivé"
invité de "Maghreb-Orient Express" le 30 novembre 2014. Une de ses nouvelles a été publiée dans "Echos de Palestine" aux éditions du Littéraire
https://www.youtube.com/watch?v=8WK...

1er Prix du concours 2014 :
Nouvelle d’ Huda El Sadi

Si tu savais

Elle le fixe de ses yeux bleus, aussi bleus que la mer qui s’étend devant toutes les maisons du camp de la plage, en souriant.

Azza, trente ans et mère d’une petite fille, se plonge dans le parfum du passé.

« Combien de fois dois-je te dire que le foot est un sport de garçons ? lui disait sa maman.

- Mais maman, je suis assez forte pour jouer au foot, et je suis capable de lancer le ballon jusqu’à l’horizon ! Les Israéliens penseront même que c’est un missile qui tombe du ciel.

- Trop jeune et trop effrontée, murmura sa mère en souriant. Elle ajoute : Vas-y, lance ton missile céleste à condition que tu ne reviennes pas en pleurant à cause de la moquerie des garçons.

Azza le regarde toujours avec intensité :

« Tu sais ! ce jour-là, j’avais seulement dix ans et maman ne savait pas que tout ce que je voulais, c’était faire le tour du camp, aller saluer les petites ruelles pleines de flaques qui bousillaient à chaque fois mes godasses lorsque je sautais sur le pavé déformé pour arriver de l’autre côté où se trouvait le kiosque de Abo Abdallah. Le vieil homme qui passait son temps à lire le même journal.

Je vais te dire un secret que nous sommes seulement deux à connaître et tu seras le troisième.

Ce kiosque était le seul dans le camp qui vendait des bonbons et franchement je n’en achetais jamais. À chaque fois, je prenais un bonbon subrepticement, au moment où il lisait ou relisait toujours les mêmes journaux. Ses bonbons avaient un goût qui me faisait tomber comme un moucheron.

À ce moment-là, je pensais que j’étais une experte, mais je découvris qu’il l’avait su dès le premier « emprunt ». Je l’appelle emprunt pour la simple raison que je mettais de côté un caillou pour chaque bonbon emprunté, histoire de le rembourser lorsque je deviendrais adulte.

Sa générosité me permit d’emprunter cent bonbons, équivalent à cent cailloux.

Maman ne savait pas non plus que la vue des poissons pendus aux becs des hirondelles m’entrainait sans réfléchir jusqu’à la plage, où le soleil dorait le sable pour qu’il devienne scintillant comme l’or, où le soleil faisait briller les gouttes de sueur des pêcheurs qui rivalisaient avec les hirondelles, à qui gagnerait le plus de poissons !

Elle ne savait pas qu’en rentrant à la maison, j’embrassais chaque vieux mur du camp portant de grands fardeaux remplis des histoires des maisons : celui qui veut se marier mais ne trouve pas assez d’argent et l’autre qui décide de l’aider ; celle qui fête la libération de son fils prisonnier et l’autre qui célèbre le martyre de son fils ; ceux qui ne supportent plus leurs enfants et les autres qui rêvent d’en avoir un…

Elle ne savait pas que je distinguais de loin l’odeur du pain au thym qu’elle cuisait pour nous et qui me ramenait toujours à la maison, même si j’étais à l’autre bout de la terre.

Elle ne savait pas que, durant son sommeil, je lui rendais le bisou qu’elle m’avait donné en lui racontant mes aventures, non qu’elle ne m’aurait pas écoutée mais parce que je ne voulais pas mettre tout sur son dos, elle, qui supportait déjà tant de fardeaux.

Elle ne savait pas que, ce jour-là, les garçons m’avaient permis de jouer avec eux et que j’avais été assez forte pour lancer le ballon jusqu’à l’horizon. Malheureusement il ne revint pas, et j’ai été interdite de jouer avec eux, à jamais !

Elle ne savait pas que, pendant quatre ans, je remboursais chaque bonbon en jetant un caillou et que toi devant moi, tu es le dernier caillou, le seul souvenir qui reste avec moi depuis la mort d’Abo Abdallah et que c’est toi qui porte le parfum du passé écoulé. »

Et Azza scruta l’horizon de ses yeux bleus, bleus comme la mer.

« Maman, tu ne savais pas qu’à chaque coin du camp, j’avais une histoire d’amour. Si tu l’avais su, tu n’aurais pas déménagé comme les autres. »

Université Al Aqsa, Gaza. Premier prix


Voir en ligne : ECRITURE DE PALESTINE

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