Accueil > Informations > Rawabi, ville nouvelle de Palestine, le pari d’un milliardaire

Rawabi, ville nouvelle de Palestine, le pari d’un milliardaire

Publié le mardi 30 mai 2017, Thèmes : - Économie

Rawabi en Cisjordanie est l’accomplissement d’un rêve que Bashar Masri, milliardaire caresse depuis 2010, l’année où il a entrepris ce projet fou de faire sortir de terre une ville nouvelle à 10 kilomètres au nord de Ramallah, en Cisjordanie. « Ma seule crainte est qu’on soit victimes de notre succès. J’ai demandé à mes équipes de ralentir sur la promotion de l’ouverture, pour que nous ne soyons pas submergés par l’affluence », s’enorgueillit l’homme d’affaires américano-palestinien.

Rawabi (collines, en arabe) est la première ville palestinienne construite de A à Z grâce à des fonds privés. Son nom n’a pas été choisi par hasard. Presque pharaonique, elle se dresse avec insolence sur une colline, là où poussent habituellement les colonies israéliennes. Un immense drapeau palestinien flotte au sommet du complexe, face au “showroom” destiné à accueillir et séduire les potentiels acheteurs. L’étendard est si imposant qu’il constituerait d’ailleurs, selon l’aveu d’un des dirigeants de la colonie voisine d’Ateret, l’un des principaux motifs de mécontentement des voisins israéliens.

Alors, face à ceux qui lui reprochent de contribuer à la “normalisation” avec Israël, Bashar Masri reste de marbre : « Il ne faut pas se voiler la face. On ne peut rien faire sans les Israéliens. » L’homme d’affaires a acheté des pavés et de l’équipement électrique à des compagnies israéliennes. Mais il a également dû batailler à chaque étape avec les autorités de l’État hébreu, pour acheminer les tonnes de matériaux nécessaires et alimenter la ville en eau. Pendant plusieurs mois, la construction d’un aqueduc passant par la zone C, sous contrôle israélien, a été retardée par diverses plaintes déposées par la colonie voisine. « Cela nous a dévastés financièrement », souligne le milliardaire. Résultat, une facture totale plus salée que prévu, aux alentours de 1,4 milliard de dollars (soit 1,25 milliard d’euros). De l’argent puisé dans les économies personnelles de l’homme d’affaires, mais surtout dans les poches d’un fond d’investissement qatari, la Qatari Diar Real Estate Investment Company.

Malgré les sollicitations répétées de Bashar Masri, l’Autorité palestinienne n’a pas misé un centime dans l’aventure. Ni dans le financement des trois écoles de Rawabi et de l’académie anglaise (la première de Cisjordanie à utiliser le système éducatif de Cambridge), qui accueille déjà 120 élèves. Ni encore dans la clinique de plusieurs étages qui y verra bientôt le jour et pourra prendre en charge des patients venant de toute la région. Pour autant, le milliardaire se veut conciliant. « Mahmoud Abbas nous soutient, assure-t-il. Mais je pense qu’un investissement plus important de sa part aurait été mal compris. Notre problème n’est pas Rawabi. Notre problème, bien plus grave, est de mettre fin à l’occupation et de démanteler les colonies israéliennes. »

Moderne, “intelligente” et même écologique, Rawabi doit accueillir à terme 25 000 Palestiniens dans 22 quartiers cossus organisés en escargot, dont deux sont déjà terminés et deux autres sur le point d’être finalisés. Trottoirs délicatement pavés, grands immeubles de standing aux volets tirés et pas âme qui vive à l’horizon… Le visiteur pourrait tout aussi bien déambuler dans un décor de cinéma ou un village en carton-pâte. « La plupart des gens sont au travail ou à l’école », rétorque Mahmoud Thaher, directeur des ventes et du marketing pour Rawabi. D’après cette « étoile montante de la jeunesse palestinienne », comme le surnomme Bashar Masri, 3 000 Palestiniens, environ 750 familles, vivent déjà dans la ville.

« Nous ciblons principalement les jeunes professionnels qui débutent leur carrière et souhaitent retrouver la même qualité de vie qu’à Dubaï ou à New York, précise-t-il. Mais il y en a pour toutes les bourses et nous acceptons de nombreuses facilités de paiement. Le crédit rentre de plus en plus dans la culture palestinienne. » Comptez 120 000 dollars (soit près de 107 000 euros) pour acquérir un appartement de 140 m2. Environ 25 % moins cher qu’à Ramallah ou Jérusalem, mais « au milieu de nulle part » et « loin de tout », relèvent les mauvaises langues. Surtout quand on prend en compte le trafic monstre qui encombre bien souvent les routes de Cisjordanie ou la fermeture inopinée des check-points par les autorités israéliennes. De fait, pour nombre de ses habitants, Rawabi pourrait rester une résidence secondaire, destination de week-end ou de vacances.

Pour éviter l’effet cité-dortoir, la ville n’a pourtant pas lésiné sur les infrastructures. Une mosquée (« la plus grande de Cisjordanie après Al-Aqsa ») encore en construction, bientôt une église grecque orthodoxe (Rawabi compte accueillir 10 % d’arabes chrétiens, un taux supérieur à la plupart des villes palestiniennes), un parc d’activités sportives, un centre équestre ou encore un vignoble. Mais aussi un amphithéâtre de 15 000 places, où trônent les portraits de plusieurs stars internationales, dont la mythique photo de Marilyn Monroe et de sa robe blanche qui s’envole au-dessus d’une grille de métro. Une décoration osée, face à la pudeur et à la décence de la femme habituellement prônées dans la société palestinienne. « Nous sommes très fiers d’avoir Marilyn, assume Mahmoud Thaher. Si vous faites attention, vous verrez que nous avons aussi les images de chanteurs traditionnels arabes. Aujourd’hui, la culture palestinienne évolue, les gens pensent différemment. Nous sommes de plus en plus ouverts et tolérants », juge-t-il. En 2016, l’amphithéâtre a accueilli le premier concert du vainqueur gazaoui de l’émission « Arab Idol », Muhammad Assaf. Et « il y avait de tout, certaines femmes étaient voilées, d’autres non », note-t-il. « Rawabi est une ville laïque », surenchérit Bashar Masri.

Le clou de la visite est sans conteste le centre commercial à ciel ouvert, construit au centre de la ville, de manière que chaque habitant puisse s’y rendre facilement. Costume chic et lunettes de soleil sur le nez, le directeur général, Ibrahim Barakat, nous fait découvrir fièrement les lieux. La promenade est ponctuée par le bruit des perceuses et des coups de marteau. Plusieurs dizaines d’ouvriers s’affairent pour terminer la construction des boutiques encore inachevées. Dans les autres, qui sentent le neuf, les polos sont pliés au millimètre, et les prix affichés sur les étiquettes souvent vertigineux. Entre 400 et 600 shekels (entre 100 et 150 euros) par exemple pour s’offrir un tee-shirt Tommy Hilfiger. Plusieurs vendeurs, en majorité des femmes, sont déjà prêts à accueillir les clients. Certaines sont voilées. Mais la plupart affichent un look occidental, débardeurs ou robes échancrées et talons hauts. Une ambiance qui tranche avec celle de la plupart des autres magasins ou restaurants palestiniens, où les hommes assurent le service.

Bashar Masri aimerait également faire de Rawabi un centre technologique et attirer des poids lourds américains comme Google, Apple ou encore Microsoft. En attendant, l’homme d’affaires peut se féliciter d’avoir réussi à convaincre Mellanox Technologies, une entreprise israélienne spécialisée dans le haut débit, qui sous-traite déjà en Cisjordanie. La compagnie, cotée en Bourse, devrait déplacer une centaine d’employés à Rawabi très prochainement.

Le milliardaire le concède volontiers, son projet n’est pas rentable. Du moins financièrement. Car pour lui, l’intérêt est ailleurs : « Rawabi montre au monde que les Palestiniens ne sont pas que des victimes ou une bande de terroristes, mais des gens sophistiqués. Que nous sommes capables d’améliorer notre qualité de vie. » Lorsqu’on lui demande si son avenir n’est pas en politique, Bashar Masri ne rejette pas l’idée. « Quand on connaît la région, on sait que ce qui relève de la société palestinienne est inséparable de la politique », affirme-t-il.

De là à ce que sa ville nouvelle, cité “laïque” et temple du consumérisme aux allures occidentales, puisse être considérée comme la première pierre du futur État palestinien ? « Vous ne trouverez aucun dirigeant, aucun groupe politique ou religieux pour critiquer Rawabi, rétorque le milliardaire. Même s’ils pensent que je suis fou et que je gâche mon argent et mon temps, ils savent que je crée des emplois. » Dans la construction, l’entretien, la promotion ou encore les services : 10 000 Palestiniens travailleraient aujourd’hui de façon directe ou indirecte pour la ville. « Nous sommes le premier employeur de Cisjordanie », affirme-t-il crânement.


D’après

"Rawabi, une Palestine en mode optimiste"

26 mai 2017 Par Chloé Demoulin Médiapart

Articles similaires